Ce jeudi 24 septembre, une exposition assez rare ouvre à la Maison Denise Masson : elle ne photographie pas les religions comme trois mondes séparés, mais comme des histoires qui se croisent, se répondent et parfois partagent les mêmes gestes. Avec Interreligiosités marocaines, l’anthropologue et photographe Manoël Pénicaud braque son objectif sur les interactions entre islam, judaïsme et christianisme au Maroc.
Le sujet pourrait vite devenir théorique. Ici, il passe par des images, des lieux, des pèlerinages et des pratiques observées sur le terrain. L’exposition arrive surtout à un moment où les identités religieuses sont souvent racontées à travers leurs frontières. Elle choisit exactement l’angle inverse : regarder ce qui circule entre elles.
Le vrai sujet n’est pas seulement la coexistence de trois religions, mais les moments où leurs histoires, leurs figures et leurs pratiques se touchent.
📸 Ce que les images cherchent à rendre visible
Manoël Pénicaud n’est pas un photographe de passage. Anthropologue au CNRS, membre de l’Idemec et du Centre Jacques Berque, il travaille depuis près de vingt ans sur les pèlerinages, les lieux saints partagés et l’hospitalité interreligieuse autour de la Méditerranée.
Son approche mêle donc enquête et photographie. Au lieu de produire un inventaire figé du patrimoine religieux marocain, il documente des interactions : des croyants qui se rendent dans le lieu de l’autre, des figures spirituelles reconnues au-delà d’une seule tradition, des rituels qui se ressemblent et des mémoires qui continuent à vivre malgré les ruptures de l’histoire.
C’est ce qui donne à l’exposition son intérêt local. À Marrakech, la pluralité religieuse n’est pas une formule abstraite : elle traverse le Mellah, les synagogues, les cimetières, les églises, les archives et des lieux comme la Maison Denise Masson elle-même.
🕌 ✡️ ✝️ Un Maroc plus imbriqué que le récit habituel
Le discours dominant insiste souvent sur la tolérance entre communautés. L’exposition va un cran plus loin. Elle s’intéresse à l’interreligiosité, c’est-à-dire aux zones de contact réelles entre traditions : croyances voisines, gestes partagés, visites de sanctuaires ou recours à une même figure sainte.
Cette lecture ne gomme pas les différences et ne transforme pas l’histoire en carte postale. Elle rappelle simplement que les frontières religieuses, très nettes sur le papier, peuvent devenir plus poreuses dans les pratiques populaires, les pèlerinages et les demandes adressées au sacré — guérison, protection, mariage ou espoir d’un enfant.
Dans une période où la peur de la religion de l’autre progresse facilement, montrer ces entrelacements change le point de départ de la discussion. On ne demande plus seulement comment des communautés cohabitent, mais ce qu’elles ont déjà échangé.
🏠 Pourquoi la Maison Denise Masson compte dans ce récit
Le choix du lieu n’est pas neutre. Denise Masson, islamologue et traductrice du Coran, a vécu et travaillé dans cette maison de la médina au XXe siècle. Son parcours intellectuel, à la croisée des cultures française, chrétienne et musulmane, fait écho au sujet présenté aujourd’hui.
Installée près de Bab Doukkala, la demeure est devenue un espace culturel de l’Institut français. Le visiteur n’entre donc pas seulement dans une galerie : il découvre les photographies dans un bâtiment déjà chargé d’une histoire de dialogue, d’étude et de passage entre plusieurs univers.
C’est sans doute là que le projet prend sa dimension la plus marrakchie. L’exposition ne plaque pas une idée générale sur la ville ; elle l’installe dans un lieu dont la mémoire rend la conversation presque inévitable.
📍 Les informations à garder
- Dates : du 24 septembre au 19 novembre 2026 ;
- Lieu : Maison Denise Masson, Marrakech ;
- Visites : du mardi au samedi, de 10 h 30 à 13 h et de 14 h à 18 h ;
- Tarif annoncé : 50 DH.
Les horaires et conditions pouvant évoluer, mieux vaut vérifier la page officielle avant de se déplacer. La durée de l’exposition — presque deux mois — laisse toutefois le temps d’y revenir autrement qu’en courant entre deux rendez-vous.
👀 Une exposition qui remet du réel dans un débat sensible
Le mérite du projet est de ne pas réduire le dialogue interreligieux à une série de discours officiels. Les photographies ramènent la discussion vers des personnes, des gestes et des lieux. Elles montrent que la pluralité marocaine n’existe pas seulement dans les textes ou les cérémonies institutionnelles : elle survit aussi dans des pratiques discrètes et des mémoires partagées.
À Marrakech, où patrimoine, tourisme et identité sont constamment mis en scène, cette proposition arrive comme un contrechamp utile. Elle demande moins de célébrer une image lisse de la coexistence que de regarder ses traces concrètes. Et c’est précisément ce qui peut en faire l’une des expositions les plus stimulantes de cette rentrée.
Sources consultées le 24 septembre 2026 : Institut français de Marrakech et Centre Jacques Berque.
