Il y a des signes urbains qui disent plus qu’un discours municipal entier. À Marrakech, l’installation de « You and me », sculpture monumentale signée Mahi Binebine, fait partie de ceux-là. Posée au rond-point de Bab Atlas, sur la route de Ouarzazate, l’œuvre ne se contente pas d’habiller une entrée de ville : elle change la manière dont Marrakech choisit de se montrer.
Le geste est fort parce qu’il est visible par tous. Pas dans un palace, pas derrière une billetterie, pas réservé à un vernissage. Ici, l’art arrive en pleine rue, à l’échelle du paysage, sur l’un des accès les plus stratégiques de la ville. Et ce simple déplacement change tout : Marrakech ne place plus seulement ses artistes dans ses lieux culturels, elle commence à leur confier ses seuils.
Quand une ville installe une œuvre monumentale à son entrée, elle ne décore pas seulement un rond-point : elle choisit ce qu’elle veut faire ressentir avant même qu’on y entre.
🗿 Une œuvre pensée comme un signal, pas comme un décor
D’après les éléments publiés par La Tribune de Marrakech, « You and me » — « أنا وأنت », que l’on peut traduire par « Toi et moi » — a été offerte à la ville par la Fondation Mahi Binebine. Réalisée en marbre, l’œuvre pèserait douze tonnes et repose sur un imposant socle de pierre sombre.
Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas seulement sa masse, mais son emplacement. À Bab Atlas, on est à la jonction entre l’imaginaire de la ville ocre, l’axe des grandes propriétés, des projets haut de gamme, des visiteurs qui arrivent, et une Marrakech qui continue d’étendre ses lignes de prestige vers l’est. Installer cette pièce ici, ce n’est pas neutre : c’est faire de l’art un marqueur d’entrée.
- Œuvre : « You and me »
- Artiste : Mahi Binebine
- Lieu : rond-point de Bab Atlas, route de Ouarzazate
- Matière annoncée : marbre
- Poids évoqué : 12 tonnes
🎨 Pourquoi cette installation compte vraiment pour Marrakech
Marrakech sait depuis longtemps mettre en scène son patrimoine, son luxe, ses jardins, ses adresses et ses promesses d’évasion. Mais elle place beaucoup plus rarement une œuvre contemporaine forte au cœur de son paysage quotidien. C’est ce qui rend cette installation intéressante : elle ne parle pas seulement d’art, elle parle de hiérarchie symbolique.
En clair : qu’est-ce qu’une ville choisit de montrer en premier ? Une fontaine banale ? Un aménagement purement fonctionnel ? Un rond-point décoratif sans lecture ? Ici, le signal est plus ambitieux. Marrakech assume l’idée qu’une entrée de ville peut aussi être un geste culturel, avec une vraie signature d’auteur.
- la ville cherche à affirmer une image plus culturelle et moins seulement touristique ;
- l’art contemporain sort du cercle fermé des galeries et fondations ;
- un artiste marrakchi de stature internationale est réinstallé dans le paysage local ;
- l’entrée de ville devient un espace de récit, pas juste de circulation.
🌍 Mahi Binebine, un nom mondial qui revient ancrer quelque chose ici
Le choix de Mahi Binebine n’a rien d’anecdotique. Né à Marrakech en 1959, l’artiste a construit une trajectoire qui dépasse largement le cadre marocain : peinture, sculpture, littérature, présence dans de grandes collections internationales, et une œuvre qui a toujours gardé une tension forte entre matière, corps, mémoire et fragilité humaine.
Ce qui est intéressant ici, c’est moins la fiche biographique que le mouvement symbolique. Un artiste mondialement identifié revient marquer physiquement la ville qui l’a vu naître. Et il le fait non pas par une exposition temporaire ou un dîner privé, mais par une œuvre publique, offerte, installée dans la circulation réelle des habitants et des visiteurs.
Autrement dit : ce n’est pas seulement Marrakech qui capitalise sur un grand nom. C’est aussi un grand nom qui redonne quelque chose à Marrakech sous une forme durable et visible.
🚪 Confier une entrée de ville à un artiste, ce n’est pas un détail
Le plus fort dans cette histoire est peut-être là. Une entrée de ville est un espace très particulier : on la traverse sans toujours la regarder, mais elle imprime malgré tout une sensation. Elle prépare mentalement l’arrivée. Lorsqu’une ville y place une œuvre monumentale, elle annonce ce qu’elle veut faire exister dans son récit visuel.
Dans le cas de Bab Atlas, le message est limpide : Marrakech peut aussi se raconter par l’art contemporain public. Pas seulement par les riads, les souks, les hôtels ou la nostalgie. C’est une autre couche de lecture, plus actuelle, plus assurée, plus internationale aussi.
Et c’est sans doute là que le sujet devient plus grand qu’un simple rond-point. Parce qu’il ouvre une question : verra-t-on demain d’autres gestes de cette ampleur dans l’espace public marrakchi ? D’autres œuvres ? D’autres artistes ? D’autres points d’entrée traités comme des prises de parole ?
👀 Notre regard
Ce qu’on aime ici, ce n’est pas seulement la monumentalité. C’est l’idée qu’une ville comme Marrakech commence à comprendre qu’elle peut produire du prestige autrement que par l’hospitalité ou l’immobilier. Mettre une œuvre forte à l’une de ses portes, c’est produire du symbole, donc de la mémoire.
« You and me » n’est pas un petit supplément arty. C’est un signal faible devenu visible en grand : la ville ocre essaie aussi d’élever son récit culturel dans l’espace public. Et franchement, c’est le genre de détail qui peut finir par compter beaucoup plus qu’il n’en a l’air.
Sujet repéré via La Tribune de Marrakech, puis retraité éditorialement pour Info Marrakech.
