Elle a été styliste chez Jeanne Lanvin, « matelote » sur des thoniers, journaliste sous pseudonyme masculin, exploratrice puis ethnologue. Pourtant, le nom d’Odette du Puigaudeau reste encore largement dans l’ombre. Dès ce samedi 3 octobre, le musée Yves Saint Laurent Marrakech tente de réparer cet oubli avec une exposition qui ressemble moins à une rétrospective sage qu’à un départ sur la piste.
Plus de 200 œuvres et documents composent Sur les traces d’Odette du Puigaudeau : photographies, dessins, manuscrits, objets, archives sonores et extraits de films. Présenté jusqu’au 7 mars 2027, le parcours est la première exposition consacrée au Maroc à cette aventurière qui avait choisi le pays comme dernier port d’attache.
🏜️ Une vie que même un roman aurait du mal à faire tenir
Née à Saint-Nazaire en 1894, Odette du Puigaudeau ne suit jamais longtemps la route attendue. Dessinatrice naturaliste, créatrice de costumes puis styliste à Paris, elle obtient en 1928 son livret professionnel de navigation — fait rarissime pour une femme à l’époque — et embarque sur des bateaux de pêche bretons.
En 1931, elle rencontre la peintre et journaliste Marion Sénones. Deux ans plus tard, les deux femmes quittent Douarnenez à bord d’un langoustier, sans mission officielle et à leurs propres frais, pour rejoindre la Mauritanie. Ce voyage décide de la suite : durant plus de vingt-cinq ans, elles parcourent le Sahara et documentent les cultures nomades avec une attention presque obsessionnelle.
Le détail qui change tout : Odette du Puigaudeau ne traverse pas le désert pour fabriquer une image d’aventurière. Elle y passe cinq années en immersion complète, dessine, photographie, écoute et inventorie les gestes du quotidien.
📚 Ce que Marrakech sort réellement des archives
L’exposition ne se contente pas d’aligner des souvenirs de voyage. Elle rassemble des planches originales, des aquarelles, des carnets, des objets ethnographiques et des enregistrements qui montrent comment se construit un regard de terrain.
On y retrouve la tente de laine noire et brune, les selles, les coffres, les bijoux d’argent, les poupées d’argile de Oualata ou encore les coiffures féminines sahariennes. Ces pièces donnent de l’épaisseur à un travail qui ne séparait pas les objets des personnes, ni l’esthétique des usages.
Le Sud marocain occupe une place importante dans cette géographie. Odette séjourne à Tiznit dès 1937, explore la vallée de l’oued Tamanart et relève des gravures rupestres autour de Foum El Hassan. Elle suit aussi l’azalaï, l’immense caravane de dromadaires reliant Tombouctou aux mines de sel de Taoudéni, au terme de vingt jours de marche dans des territoires presque sans eau ni pâturage.
Photographies, archives radiophoniques et films évitent ainsi l’effet « vitrine lointaine ». Le visiteur entre dans un ensemble vivant, construit par deux femmes qui ont autant observé qu’elles ont été transformées par leurs routes.
🧭 Pourquoi cette histoire trouve sa place à Marrakech
En 1961, Odette du Puigaudeau et Marion Sénones s’installent définitivement à Rabat. Odette travaille pour la radio marocaine, poursuit ses recherches et dirige le bureau de préhistoire du musée des Antiquités de Rabat entre 1970 et 1977. Elle y meurt en 1991, après avoir consacré huit livres et d’innombrables articles aux sociétés sahariennes.
La montrer aujourd’hui au musée Yves Saint Laurent Marrakech n’est donc pas un simple détour biographique. Le parcours relie le Maroc à une histoire plus large des mobilités, des savoirs et des regards portés sur le Sahara. Il questionne aussi la manière dont une institution remet en lumière une femme dont le travail a longtemps circulé moins vite que celui de ses contemporains masculins.
Après les expositions consacrées à Bert Flint et à Théophile-Jean Delaye, le musée poursuit son cycle autour de grandes figures ayant documenté le Maroc et le Sahara. Cette nouvelle étape dialogue naturellement avec son autre exposition actuelle, Yves Saint Laurent en scène, tout en déplaçant franchement le regard vers l’ethnographie, les archives et le terrain.
👀 Une exposition à regarder, mais aussi à écouter
La scénographie de Jasmin Oezcebi organise le récit en trois chapitres : de Saint-Nazaire à Paris, la longue route des déserts, puis Rabat comme dernier port d’attache. Hayate Machache, responsable des collections du musée Pierre Bergé des arts berbères et du mYSLm, partage le commissariat avec Monique Vérité, biographe d’Odette du Puigaudeau.
Ce choix donne au parcours deux rythmes : la précision des collections et l’élan d’une vie passée à refuser les cases. Les archives sonores, les extraits documentaires et une chanson de griots écrite pour Odette ajoutent une dimension que les seuls carnets ne pourraient pas restituer.
Les faits, dates et pièces présentées sont détaillés par A+E Magazine et confirmés par La Nouvelle Tribune.
📍 Les informations pratiques
- Exposition : Sur les traces d’Odette du Puigaudeau
- Dates : du samedi 3 octobre 2026 au dimanche 7 mars 2027
- Lieu : galerie temporaire du musée Yves Saint Laurent Marrakech, rue Yves Saint Laurent
- Horaires : de 10 h à 18 h, dernier accès à 17 h 30
- Fermeture : le mercredi
Ce qui s’ouvre aujourd’hui à Marrakech n’est pas seulement une exposition sur le désert. C’est la redécouverte d’une femme qui a traversé les frontières géographiques, professionnelles et sociales de son époque — et dont les archives ont encore beaucoup à dire au présent.
