À Marrakech, les expositions d’été tombent souvent dans deux catégories : celles qu’on consomme vite pour cocher une sortie au frais, et celles qui laissent vraiment quelque chose. « Le Maroc disparu », visible à Marrakesh-Timbuktu, appartient clairement à la deuxième famille. Parce qu’ici, il ne s’agit pas seulement de belles images accrochées dans la médina. Il s’agit d’un regard documenté, patient et presque troublant sur un Maroc que beaucoup n’ont jamais vu autrement qu’en récit.
L’exposition réunit 65 photographies inédites de Boris Witjas, médecin d’origine ukrainienne installé au Maroc entre 1959 et 1986. Depuis Tafraout, Taroudant ou Marrakech, il a sillonné le Sud marocain pendant près de trente ans. Le résultat n’a rien d’un folklore figé : portraits amazighs, scènes de souk, fêtes, itinéraires nomades, communautés juives berbères, gestes du quotidien. Bref, un pays saisi au moment où il basculait déjà.
Ce qui rend cette expo forte, ce n’est pas la nostalgie facile. C’est sa manière de montrer un Maroc vivant, dense, précis — juste avant que beaucoup de ses rythmes, de ses décors et de ses visages ne changent définitivement.
📷 Un témoignage rare sur le Sud marocain des années 1960 et 1970
Le point d’entrée le plus évident, c’est la valeur documentaire. Boris Witjas n’était pas photographe de mode ni chasseur d’images pour touristes. Il exerçait comme médecin et a construit, au fil de ses déplacements, une archive visuelle d’une rare densité. Cela change tout : le regard n’est pas spectaculaire, il est proche, attentif, presque relationnel.
On y voit un Maroc rural en pleine transition, avant l’uniformisation de certains paysages, avant la disparition de certains usages, avant que beaucoup de territoires ne soient racontés principalement par les codes du voyage contemporain. Pour Marrakech, ce type d’exposition compte double : parce qu’elle ramène dans la médina une mémoire du Sud qui dépasse le simple exotisme, et parce qu’elle reconnecte la ville à un arrière-pays qu’elle contribue souvent à simplifier dans ses propres narrations.
- Lieu : Marrakesh-Timbuktu, médina de Marrakech
- Exposition : Le Maroc disparu
- Contenu : 65 photographies du Sud marocain des années 1960-1970
- Période : du 12 juin au 31 décembre 2026
🧭 Pourquoi cette expo dépasse le simple “plan culture” d’été
Ce qu’on trouve intéressant ici, c’est que l’exposition ne repose pas sur une promesse trop vague du type “voyage dans le temps”. Elle met en tension mémoire, territoire et transformation. Et dans une ville comme Marrakech — où la patrimonialisation avance vite, où l’image de marque pèse lourd et où l’on vend souvent la tradition comme décor — cette nuance fait du bien.
Les clichés montrent des présences, des matières, des rites, des circulations. Pas une carte postale rétro. Plutôt une archive sensible d’un Maroc qui vivait ses propres mutations sans savoir encore comment il serait regardé cinquante ans plus tard. C’est aussi ce qui rend la visite pertinente pour un public local, pas seulement pour des visiteurs de passage.
- elle montre un Maroc rarement documenté avec autant de proximité ;
- elle évite le piège de la nostalgie décorative ;
- elle donne à la médina une vraie proposition culturelle, pas juste une animation estivale ;
- elle dialogue naturellement avec l’histoire de Bert Flint et la mémoire visuelle du Sud.
🏛️ Marrakesh-Timbuktu confirme son rôle de lieu culturel à suivre
Il y a aussi un signal plus large derrière cette exposition : Marrakesh-Timbuktu commence à exister comme un point d’ancrage culturel sérieux dans la médina. On connaissait déjà le lieu pour son ambition de faire revivre une mémoire afro-berbère liée à l’héritage de Bert Flint. Avec Boris Witjas, l’espace confirme qu’il peut accueillir des propositions qui ne se contentent pas d’être belles ou instagrammables, mais qui travaillent réellement le regard.
Et franchement, ce n’est pas anodin. Marrakech a beaucoup de lieux spectaculaires. Elle en a moins qui créent un vrai déplacement intérieur, même léger. Ici, il y a précisément ça : une expo qui ralentit, qui remet du contexte et qui redonne du poids aux images.
👀 Notre regard
Si vous cherchez une sortie culturelle qui fasse un peu plus que meubler une fin d’après-midi, « Le Maroc disparu » fait partie des bons choix du moment. Pas parce qu’elle surjoue la nostalgie, mais parce qu’elle laisse entrevoir un autre rapport au Maroc, au temps et à la mémoire.
À Marrakech, où tout va vite dans l’image, cette expo fait l’effet inverse : elle force à regarder plus lentement. Et c’est probablement sa plus belle qualité.
Infos pratiques :
Marrakesh-Timbuktu — 33b derb Boutouil, Hay Kennaria, médina de Marrakech
Tous les jours de 10h à 19h, dernière entrée à 18h30
Tarifs annoncés : 100 DH plein tarif, 40 DH pour les citoyens marocains, gratuit jusqu’à 12 ans
Sujet repéré via La Tribune de Marrakech, puis retraité éditorialement pour Info Marrakech.
